n°35
Novembre
2016
"Le Data Grid a fait que les gens ont commencé à se parler..."

Christian Helft, ancien responsable du service Informatique du LAL et animateur du RI3, à la retraite depuis cet automne

Christian, d’après mes renseignements, tu as commencé ta carrière au LAL en 1974, pour participer au contrôle commande de DCI.

Oui. L’anneau de collision DCI était en construction et je faisais un stage sur son contrôle-commande. C’était l’année où la particule J/ψ a été découverte simultanément à SLAC et au CERN. À la suite de cette découverte, le LAL a obtenu des moyens et des postes pour accélérer la construction de son anneau, qui était pile dans la bonne gamme d’énergie pour étudier cette particule beaucoup plus confortablement qu’avec les accélérateurs de SLAC ou du CERN. Aussi sec, je suis entré au LAL, en même temps d’ailleurs que trois autres ingénieurs de SUPELEC. Quatre postes pour des ingénieurs de Grande École d’un coup, un chiffre qui fait rêver aujourd’hui !

Quelle était ton école d’origine ?

J’ai fait l’École de Physique et Chimie Industrielles de la Ville de Paris (ESPCI). J’étais dans la filière physique d’une promotion assez petite à l’époque, 40 à 50 personnes. Mais j’ai fait une maîtrise d’informatique en même temps.

Tu étais l’un des premiers étudiants dans la filière « informatique » donc.

Oui, c’était récent. Mais je n’étais pas dans la première promotion en informatique.

Qu’est-ce qui a attiré le jeune informaticien que tu étais dans les années 1970 au LAL et à l’IN2P3 ?

J’avais commencé à travailler sur le contrôle-commande de cet anneau de stockage DCI. C’était l’époque, difficile à imaginer aujourd’hui, où on reliait les ordinateurs de contrôle PDP-11 entre eux par des modules CAMAC (le standard d’interfaçage avec le hardware de la machine) développés maison (!), et où on développait les programmes sur ruban perforé en chargeant « à la main », successivement, l’éditeur, le compilateur (ou l’assembleur), l’éditeur de lien et, enfin, l’exécutable. Cela m’a plu, et je suis resté sur cette activité quelques années. Puis, le LAL ayant décidé de s’équiper d’un VAX comme ordinateur local, on m’a demandé de m’en occuper.

Les années 1970, cela fait de toi aussi un enfant de la génération post-68 : hippies, Vietnam et Apple. Tu te sens comme un représentant authentique de ces événements qui ont changé le monde ?

Ah, 68 c’était avant ! En 1974, c’était déjà largement éteint, même si cela m’a passionné à l’époque où j’étais au lycée. Cela reste un souvenir inoubliable, ces quelques mois où tout était possible. Mais non, cela ne m’a pas influencé plus que ça pour la suite de mon activité professionnelle.

Une des questions sur laquelle nous n’avons pas pu trouver de consensus au sein du comité de rédaction de la LI était le tutoiement des personnes interviewées. Tu insistais beaucoup pour pouvoir tutoyer les « sujets » des interviews comme dans la vraie vie. Cela reflète la remise en question des coutumes et hiérarchies de cette époque aussi ?

Non, non, cela symbolise pour moi cette particularité de notre communauté à tous les niveaux, du labo, de l’IN2P3 et toute la discipline, d’être finalement une grande famille, où l’on se tutoie tout à fait naturellement. C’est quelque chose que j’apprécie énormément, c’est clair. Je trouverais très étrange qu’on se mette à se vouvoyer dans une interview des gens qu’on tutoie tous les jours.

Tu as initié, si mes informations sont correctes, le modèle "service informatique" (contrairement aux "informaticiens d’expérience") au LAL.

Oui, on m’a chargé en 1983 de créer le service informatique du LAL, qui n’existait pas. À cette occasion, on a mis en service le VAX. Et derrière, le labo a senti le besoin, sans doute, de créer un service en tant que tel, et non simplement d’avoir des informaticiens répartis dans les services ou même les groupes de physique. En fait, il y en avait très peu au laboratoire. Et pendant ces années 80, c’était quelque chose de très motivant, de monter ce service. On avait beaucoup de moyens et j’obtenais au moins deux postes par an, des choses qui n’ont vraiment plus de sens maintenant.

J’ai créé ce service avec Christian Arnault, c’était une condition sine qua non. Il était au labo sans vraiment être au labo, mais il travaillait déjà avec nous. Et après les discussions qu’on avait eues tous les deux, je me sentais vraiment d’attaque pour monter quelque chose à partir de ce tout petit noyau.

Le LAL était donc le premier laboratoire à essayer ça. Était-ce retenu comme modèle par les autres laboratoires ?

Non, pas à ma connaissance. D’autres labos avaient déjà des services informatiques, mais en règle générale montés autour du on-line. Nous ne nous sommes jamais concertés entre labos sur comment mettre en place des services informatiques. Pour moi, l’IN2P3, en tout cas dans la communauté informatique, a vraiment commencé dans les années 2000, quand on a initié les Journées Informatique, et puis, c’est vrai, autour de la mise en place de la grille de calcul. Le Data Grid a fait que les gens ont commencé à se parler, alors qu’avant, à ma connaissance, cela n’était pas vraiment le cas. C’est à ce moment-là qu’a commencé l’aventure du réseau informatique le RI3.

Ce que j’ai retenu de notre premier contact au LAL en 1992, outre ton affinité pour les ordinateurs de la pomme, était le refus de connecter le LAL à AFS, en attendant l’avènement de DFS (qui n’a pas eu lieu, comme nous le savons aujourd’hui). Tu t’es trompé sur d’autres paris technologiques ?

Sur cet exemple précis, je voulais donner dès le départ une priorité aux standards. Et DFS était présenté comme le standard partout dans l’industrie informatique. Mais, par exemple il y avait un autre standard en train de naître, OSI, incarné par DECnet pour nous, et qui a été renversé par TCP/IP. AFS a été adopté de manière assez isolée par notre communauté, et c’est vrai que nous [au LAL, ndlr] sommes passés à côté, mais sans aucun dommage collatéral, à ma connaissance.

Aujourd’hui tu es probablement l’informaticien le plus connu de l’IN2P3, au sein de l’institut et du CNRS.

Je ne sais pas.

Si, si. Tu as beaucoup travaillé sur les réseaux métier, ASR et développement. Depuis quand tu as vu l’importance de ces réseaux pour notre métier ?

La date du déclic est assez précise en effet. C’était à l’époque où Etienne Augé a été nommé Chargé de Mission pour l’Informatique à l’IN2P3. Jean-Paul Repellin était directeur adjoint scientifique, chargé de l’informatique, et, se sentant un peu mal armé techniquement, a créé cette fonction de CMI, à laquelle il a nommé Etienne. Et c’est avec celui-ci que j’ai discuté l’idée de promouvoir au moins les Journées Informatique, et en général le réseau. Mais le réseau ne s’est concrétisé qu’un peu plus tard, en 2005, à la suite des JI à Bordeaux, avec Frédérique Chollet et Thierry Ollivier, à l’époque où c’était François Etienne le CMI. Les premières Journées Informatique avaient eu lieu en 1999 à la Londe les Maures. D’ailleurs, Daniel Charnay m’a rappelé encore récemment, aux 30 ans du CC-IN2P3, qu’il y avait eu une version « 0 » des JI. C’est vrai, il avait fait quelque chose qui ressemblait pas mal, avec Bernard Perrot et d’autres, une rencontre nationale centrée sur le web. C’était une technologie très commune à tous les labos. Je n’y avais pas participé.

Tu as donc participé à toutes les éditions des Journées Informatique de l’IN2P3 et de l’IRFU. Comment as-tu vécu cette 10e édition ?

Personnellement, c’est une grande satisfaction, un plaisir de voir que cette dernière édition était un moment fort du réseau et de la vie informatique de l’IN2P3. C’est vrai, cela s’est constitué petit à petit, avec des hauts et de bas, et je crois que maintenant elles sont assez incontournables, et surtout, je pense, extrêmement utiles à notre communauté. Les autres communautés nous les envient, même si d’autres ont des actions très intéressantes, avec ce qui se fait actuellement au niveau du CNRS. Mais je crois que les JI restent encore assez uniques.

Tu as beaucoup œuvré pour les Écoles informatiques IN2P3. Quelle est, selon toi, la recette pour une bonne école ?

J’aimerais bien le savoir.

Chaque fois que je me suis relancé dans cette aventure, j’ai eu une appréhension, et l’impression que tout était à (re)faire et très difficile. Évidemment, on peut sous-traiter. Mais une boîte quelconque nous livrera quelque chose d’assez théorique, et l’application à notre communauté restera toujours un peu difficile pour les participants. Donc, trouver le bon intermédiaire entre avoir recours à des spécialistes professionnels et des experts de notre communauté pour avoir avec eux un retour d’expérience, ce n’est pas facile à monter.

Quels sont les trois évolutions ou tournants les plus importants pour l’informatique dans les labos de notre discipline que tu as vus au long de ta carrière ?

C’est une question difficile. Non, franchement, il faut que je réfléchisse.

J’aurais dit que tu mentionnerais le web en premier.

Non, le web, tu veux dire que ça a été créé par notre communauté ? Très bien.

Mais je pense qu’il y a d’autres évolutions plus spécifiques à notre discipline.

Et quelles sont les trois évolutions que tu prédis aujourd’hui, qui feront changer le contexte de notre métier ?

Une chose qu’on m’avait promise, et à laquelle j’ai cru un moment, est la disparition des ordinateurs personnels. Au profit de je ne sais pas quoi. Finalement, je ne vois pas ce qui pourra les remplacer. Il est vrai qu’on a vu des diversifications comme smartphones ou tablettes. Mais on m’avait dit que les postes de travail, les ordinateurs individuels allaient disparaître. C’est loin de se faire. Donc, ce n’est pas une réponse à ta question.

Il y aura certainement la disparition de l’interface utilisateur classique, souris et écran passif, ou plutôt son enrichissement par la voix et l’interaction tactile en général.

Il y a deux évolutions avec lesquelles j’ai « assommé » mon entourage professionnel dans les derniers mois avant mon départ : la très à la mode blockchain, et les réseaux des objets connectés, dont j’ai découvert que, contrairement à ce que la dénomination IOT pourrait laisser penser, ils n’ont rien à voir avec Internet ! Deux technologies à suivre de près.

C’est toi qui as choisi l’endroit pour cette interview, le jardin du Palais Royal dans le 1er arrondissement de Paris. Il y a une raison particulière pour cela ?

Non. À 10 minutes de mon domicile, c’est un lieu naturel de promenade depuis très longtemps. Mais, depuis quinze jours, je le redécouvre en promenant mes petits-enfants. On risque de m’y trouver souvent avec eux dans les années qui viennent.


Christian, un grand merci pour ton énergie et ton implication sans faille dans tous les aspects informatiques de l’institut ! Nous te souhaitons une longue et belle retraite.

Propos reccueillis par Dirk HOFFMANN